ÉDITO : Intellivision Amico, folie ou coup de génie de Tommy Tallarico ?

Intellivision Amico

Après un sujet très personnel, je reviens à des réflexions plus générales sur l’industrie (rétro) du jeu vidéo, comme je l’avais fait l’été de l’année dernière en abordant le cas d’Atari. Car il est aussi question ici du retour d’un ancien constructeur, Intellivision, avec une nouvelle console, l’Amico. Mais la comparaison s’arrête là car, si l’annonce initiale a semblé tout autant improbable et a suscité la méfiance après la débâcle de la Coleco Chameleon, la vision de Tommy Tallarico, nouveau président d’Intellivision Entertainment, est bien plus claire et la bande-annonce diffusée à la Gamescom témoigne d’un projet qui avance bien mieux que l’Atari VCS, pourtant soutenue elle par une campagne de financement et censée sortir près d’un an plus tôt… Cependant, cette philosophie n’a pas été si évidente pour tout le monde dès le début ; un bon mois avant la confirmation d’une nouvelle console, dont les détails n’ont été révélés que plus tard, le site mis en ligne a commencé par lister les « premières » de la console originale de 1979. En pleine mode des mini-machines, on avait alors l’impression que l’objectif était vraiment de la ressusciter sous une forme similaire, alors que l’Amico n’en reprend pas grand-chose hormis des éléments de sa manette et certains classiques… On ne peut même pas dire qu’elle en retrouve l’esprit !

En effet, l’une des « premières » de l’Intellivision relevées par le site, c’est que la console de Mattel avait lancé une véritable campagne de publicités comparatives avec l’Atari 2600. Or cette dernière étant très populaire (et moins chère), les réclames mettaient en avant la puissance de la première console 16-bit de l’Histoire, avec une orientation plutôt hardcore gamer avant l’heure… Or c’est tout le contraire de l’Amico, console qui souhaite recapturer le phénomène Wii quitte à débaucher des anciens de Nintendo of America. La nostalgie est tout de même très présente, avec des reboots de classiques Intellivision mais aussi Atari, Imagic, Irem via l’implication de Tozai Games (Lode Runner Legacy, R·Type Dimensions), bientôt Epyx – sans compter le retour d’Earthworm Jim. D’une certaine manière, comme pour la Wii, on sent que le public visé est plutôt les quadragénaires qui regrettent cette époque de jeux plus simples et conviviaux, et qui veulent partager ça avec leurs enfants. Et il est surtout plus difficile d’attirer l’attention avec des titres originaux qu’avec des licences bien connues… Mais vu le nombre de fois que Tommy Tallarico a dû préciser que les jeux rétro ne devraient constituer qu’un tiers de la ludothèque, il est clair qu’il y a eu une légère maladresse de communication que le récent trailer n’a pas totalement dissipée.

Néanmoins, l’Amico a profité de la débâcle de l’Atari VCS dont on n’a encore vu ni prototype ni jeu alors que les backers doivent la recevoir en fin d’année, mais aussi d’un buzz positif, du moins dans certains milieux bienveillants comme AtariAge. L’équipe affirme que l’accueil de l’industrie a été chaleureux à l’E3 mais, comme la console y a été présentée dans la partie business du salon – le public a juste eu droit à l’annonce de cinq coloris –, il est difficile de le vérifier. L’analyste Michael Pachter, haï des joueurs Nintendo pour ses prédictions funestes (y compris pour la Switch), serait conquis. Soit. Il faut dire que l’Amico doit beaucoup à l’enthousiasme contagieux de Tommy Tallarico qui frôle parfois la naïveté puérile. J’étais par exemple tombé sur une vidéo où il évoquait de manière surexcitée (vers 45′20″) comment un écran tactile allait remplacer le classique pavé numérique de la manette de 1979, et il expliquait comment ça allait être génial de personnaliser ses contrôles en plaçant les boutons sur l’écran tactile. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire remarquer que c’était une idée bancale – impossible de retrouver les touches virtuelles sous le pouce s’il y en a plus d’une – et ça m’a rappelé une vieille vidéo où Tallarico était très critique de la manette de la Wii, décontenancé par ses deux moitiés qu’il aurait voulu recoller ensemble… Elle est hélas aujourd’hui introuvable mais il a toutefois reconnu depuis avoir été plus que sceptique.

Consultant régulièrement AtariAge en simple visiteur, Tommy Tallarico a dû réaliser que les malentendus et idées reçues commençaient à se répandre et à s’auto-entretenir, et il s’est résolu à créer un compte, répondre à tous les commentaires concernant l’Amico – certains threads ont gagné trois ou quatre pages en une nuit – et à lancer un sujet dédié. Or même si l’on sait gré à une légende de l’industrie de venir faire lui-même sa communication, il est évident que les internautes se sentent surveillés et osent beaucoup moins être critiques… En outre, Tallarico n’a pas peur de se contredire (comme il l’a fait avec moi) pour brosser les joueurs dans le sens du poil. La plupart de ses réponses débutent par « Exactement ! », « Je suis d’accord/Tu as mis dans le mille à 100% » et autres variantes qui nous donnent l’impression d’être des génies. Si quelqu’un exprime son désir de jeux multijoueur, il va lui rappeler que tous les jeux Amico intègrent une composante multi mais, si quelqu’un au contraire préfère les jeux solo et narratifs, il va lui sortir un truc du genre « Attends de voir le scénario de notre Moon Patrol, tu vas a-do-rer » – je caricature à peine. D’ailleurs, si la bande-annonce ci-dessus confirme l’orientation casual de la console, sa musique pompeuse façon blockbuster (l’un des rares reproches récurrents sur AtariAge) sème encore le doute. Il a cependant expliqué que, diffusée en amont de la Gamescom, elle s’adressait tout de même plus aux gamers, la communication grand public ne débutant logiquement que l’année prochaine.

Intellivision Amico - illustration conceptuelle

Mais la communauté l’a, sans grande surprise, accueillie très positivement. Le seul qui a estimé que les graphismes 3D faisaient un peu cheap a été vite rabroué, non pas par Tallarico mais un autre fan… Et de manière générale, il est assez difficile d’exprimer ses doutes, en particulier dans le sujet dédié où l’on est vite considéré comme un troll. Certes, les détracteurs empruntent hélas bien souvent un ton agressif qui nuit à leur argumentation, mais on peut déplorer que Tallarico lui-même n’est pas toujours très diplomate, reprochant aux haters de ne pas savoir de quoi ils parlent sous prétexte qu’ils n’ont mené aucune étude de marché, ou les soupçonnant de n’avoir pas d’enfants – lui non plus cela dit ! Et il fait parfois preuve de mauvaise foi ; un internaute reprochait par exemple au nouveau président d’Intellivision Entertainment d’avoir pris des exemples excessifs comme Cuphead ou Ori and the Blind Forest pour défendre le fait que la grande majorité des jeux Amico auront un gameplay 2D. Il a hélas été vite snobé parce qu’on l’a accusé d’être un ancien détracteur sous un nouveau pseudo, mais Tallarico l’a ensuite mis en boîte puis a supposé, à tort, qu’il doutait de sa capacité à offrir des titres du calibre des deux ci-dessus en termes de durée de vie ou de game design, alors qu’il est évident qu’ils parlaient tous deux de direction artistique.

Certes, ces deux jeux indé sont l’œuvre de petits studios qui n’ont sans doute pas bénéficié de gros budgets, mais ils ont du coup pris énormément de temps à éclore. Et il suffit de voir la bande-annonce pour constater qu’on a plutôt affaire à de la 2,5D bien plus rudimentaire, correspondant tout à fait du reste à la gamme de prix de $3-$10 annoncée… Quand on lui rappelle ça, Tommy Tallarico évoque l’existence d’éditions physiques a priori plus coûteuses, mais les jeux devraient être les mêmes, et on imagine qu’il s’agira plutôt de compilations façon Evercade. Tallarico reste de toute façon très vague sur le sujet et, dans la mesure où l’Amico n’a pas de port cartouche et qu’il a mentionné un brevet là encore, on soupçonne un système de transfert par induction comme celui utilisé pour recharger les manettes sans fil. Néanmoins, il est clair que le fait que les jeux soient tous financés et supervisés par Intellivision Entertainment est un atout indéniable, et on ne doute pas qu’ils soient très funs à défaut d’être forcément très originaux… J’espère juste que Tallarico ne surestime pas trop les compétences de sa dream team car, pour prendre l’exemple de son ami David Perry, ses créations les plus fameuses comme Aladdin et Earthworm Jim sont davantage restées dans les mémoires pour leur jolie réalisation que pour leur gameplay

Les 10 commandements de game design de l'Intellivision
Cette liste a suscité le débat même chez les retrogamers

Mais le positionnement de la machine peut lui-même être débattu. Outre des arguments techniques sur l’architecture « 2D » et l’inconvénient d’un transfo intégré, Kevin « Kevtris » Horton, pour le coup très respecté pour les cœurs FPGA qu’il a offerts à la Super Nt, a émis des doutes pertinents et balayés un peu vite. Les sceptiques évoquent surtout le fait que le public visé par l’Amico est déjà servi par les mobiles et tablettes, ce à quoi Tommy Tallarico répond que ces supports sont plutôt orientés vers des expériences solitaires. Mais il y a aussi la Switch, dont le Bubble Bobble 4 Friends et BurgerTime Party! semblaient parfaits pour l’Amico – surtout ce dernier avec son style visuel façon Cuphead au rabais, d’autant que la console doit aussi avoir droit à son BurgerTime… Mais Tallarico affirme, articles à l’appui, que les consoles actuelles restent trop complexes et que Nintendo vise un public plus large. Ce qui contredit sa manière de rappeler que les casual gamers sont bien plus nombreux ; c’est vrai mais c’est aussi un public très peu captif par essence. D’ailleurs, en voulant clarifier un certain nombre de points, il partagé la liste des titres les plus joués dans le monde. Alors oui, Tommy, ils sont bien souvent inconnus des gamers, mais ce sont aussi presque tous des jeux gratuits ! En fait, si le contrôleur de l’Amico (qui réserve paraît-il encore des surprises en attendant les brevets) n’avait pas autant d’importance, la console serait peut-être plus viable si on pouvait jouer sur n’importe quel appareil à la manière de Stadia.

Mais ce n’est vraiment pas la philosophie de Tommy Tallarico, qui l’a d’ailleurs mise noir sur blanc sous forme de « table des dix commandements » (voir ci-dessus). Certains points ont quand même divisé, mais c’est en tout cas très adapté à ce « marketing évangéliste » qui cible une petite communauté (AtariAge) de futurs ambassadeurs de l’Amico – certains affirment déjà l’avoir « vendue » à leur entourage, d’ailleurs. Afin de créer une fidélisation à une image de marque façon Apple, Tallarico met l’accent sur des valeurs chères aux joueurs (pas de patches, de DLC et Cie) quitte à friser la démagogie. Personne n’aime les loot boxes de toute façon, mais certains joueurs apprécient de rentabiliser leurs jeux avec du DLC (surtout s’il est gratuit) et les patches restent bien pratiques aux développeurs, qui se retrouvent du coup à devoir être infaillibles… C’est d’ailleurs en substance ce qu’expliquent les intervenants du podcast ci-dessous, que Tallarico et sa suite ont rapidement condamné pour son scepticisme, hélas entaché de quelques approximations. Du reste, la conclusion est plutôt optimiste d’autant qu’ils reconnaissent que Tallarico a une vision. Mais il y a eu bien pire depuis avec l’affaire du CUPodcast, qui a créé une sorte de rivalité entre Tallarico et Pat Contri, et surtout un climat sectaire à tendance paranoïaque évoquant la communauté des inconditionnels de l’Atari VCS – alors qu’il n’y a aucune raison de s’en inspirer.

C’est justement lorsque les « trolls » du fameux taco-thread d’AtariAge (qui approche les neuf cents pages et auquel Tommy Tallarico contribue parfois) ont mis en garde sur la tournure que les choses prenaient que les langues se sont déliées. Tallarico a même menacé de quitter son propre sujet avant de changer d’avis le lendemain, rassuré par les modérateurs. Et le climat s’est nettement assagi depuis… Au fond, Tallarico réalise le rêve de (presque) tout retrogamer de créer un jour sa propre console, et c’est ce qui rend son enthousiasme contagieux. Mais la communauté Intellivision est tellement excitée qu’on s’intéresse enfin à eux et que Tallarico fasse l’effort de venir échanger (quitte à devoir approuver des envolées parfois gênantes), que la plupart sont extrêmement bienveillants, les sceptiques osant moins s’exprimer. Or leur doute est totalement naturel ; l’Histoire du jeu vidéo est pavée d’échecs cinglants, parfois injustifiés. Les seuls constructeurs à s’être imposés dans ce domaine depuis une vingtaine d’années, que ce soit Sony, Microsoft, Apple ou peut-être bientôt Google, sont des mastodontes qui avaient les moyens financiers de réussir. Intellivision Entertainment n’a clairement pas la même force de frappe mais s’en donne aussi les moyens à sa manière – Tallarico a encore passé deux heures à s’expliquer en détail. Un simple succès tiendrait donc déjà du petit miracle mais, au pire, avec ses reboots de classiques Atari, l’Amico pourrait être la machine que les contributeurs de la VCS espéraient…

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