Aperçu de la PocketCHIP

PocketCHIP

Lorsque la PocketCHIP a été annoncée, cette console portable à petit prix ($69) n’a évidemment pas manqué de créer le buzz, et beaucoup de journalistes s’en sont fait l’écho, comme nos confrères d’Indie Retro News et de NintendoLife qui ont publié récemment leurs tests. Or ces derniers ont tout à fait raison de débuter leur article par une mise en garde ; la portable de Next Thing Co et Lexaloffle Games ne s’adresse pas tant aux retrogamers qu’aux bidouilleurs. En effet, non seulement il faudra mettre les mains dans le cambouis si on veut l’utiliser pour autre chose que ses fonctionnalités de base, mais ces dernières sont elles-mêmes centrées sur la création – de jeux vidéo et de musique, pour être précis. Et, comme on le verra dans cet aperçu, même pour concevoir des jeux comme pour les tester, il est sans doute plus confortable de passer par son PC ! Néanmoins, à l’instar d’un Recreated ZX Spectrum mais dans un tout autre style, cela n’en reste pas moins un gadget exotique qui épatera vos amis à coup sûr. D’ailleurs, nous avons créé pour l’occasion une nouvelle rubrique « hardware » dédiée à nos « aperçus » de ce type de machines, de plus en plus répandues avec l’essor du « Do It Yourself » (DIY).

À l’origine de celle-ci, on trouve le CHIP, un nano-ordinateur open source financé via Kickstarter et dans l’esprit d’un Raspberry PI puisqu’il ne coûte que $9, mais offre un processeur cadencé à 1GHz, 512Mo de RAM, 4Go d’espace mémoire, une compatibilité WiFi et Bluetooth ainsi que des connectiques USB et mini-jack. Et comme le PI, il peut trouver autant d’applications que n’importe quel ordinateur, et la PocketCHIP est l’une d’elles, puisqu’il s’agit simplement d’un CHIP auquel on a adjoint un écran LCD, un clavier QWERTY et une batterie, le tout dans une coque facilement démontable. Next Thing Co aurait très bien pu se contenter de livrer la machine telle quelle, et laisser ses utilisateurs installer l’OS et les programmes de leur choix. Mais la console dispose de plusieurs applications préinstallées dont Pico-8, une console virtuelle imaginée par Lexaloffle Games et comportant des spécifications fictives (résolution, couleurs, etc.) proches de celles d’une machine rétro. Mais la Pico-8, c’est aussi des outils de création pour concevoir les jeux dédiés, et surtout une communauté de développeurs indépendants qui fournit régulièrement de nouveaux jeux dont on peut décortiquer le code et toutes les ressources graphiques et sonores.

La PocketCHIP tient encore moins dans la poche que la Game Boy originale...

La PocketCHIP tient encore moins dans la poche que la Game Boy originale… (photo par NintendoLife)

De ce point de vue, la PocketCHIP se révèle très proche de la Gamebuino, et s’adresse d’ailleurs au même public de bidouilleurs. Mais, sans être beaucoup plus chère, elle offre non seulement la couleur et des performances moins modestes, mais aussi des fonctionnalités bien utiles comme Internet, et surtout la possibilité de créer des jeux « à la volée », directement sur la console ! La Pico-8 constitue donc davantage que la « Killer App » de la machine ; c’est pour ainsi dire son unique raison d’être, et son intérêt sur le long terme dépend donc fortement de l’implication de la communauté dédiée. Sans cela, on se retrouve avec une console portable générique certes bon marché mais pas vraiment compacte et encore moins ergonomique… Le premier contact est violent ; la machine est encore plus large que la Game Boy originale et tiendra difficilement dans la poche, contrairement à ce que son nom laisse entendre. Anguleuse et souffrant d’un poids mal réparti, elle a été conçue pour être démontée facilement et l’écran donne notamment la sensation assez désagréable d’être mal attaché à la coque de la machine… Néanmoins, les sacrifices qui ont été faits pour la rendre moins chère ont donné des idées intéressantes à Next Thing Co.

Par exemple, la console arbore deux trous en bas de sa coque, qui servent à y glisser respectivement un stylo et un crayon qui pourront ainsi faire office de socle improvisé ! Dans le même esprit, les concepteurs n’ont pas intégré de haut-parleur, dont la qualité aurait sans doute été décevante et qui aurait davantage consommé de batterie, au profit d’un simple connecteur mini-jack pour brancher les écouteurs (ou les enceintes) de son choix. D’ailleurs, la prise secteur n’est pas fournie, comme pour les derniers modèles de 3DS, mais c’est ici nettement moins problématique du fait de l’utilisation d’une connectique micro-USB standard ; n’importe quel chargeur de smartphone fera l’affaire. En revanche, si une diode s’allume très brièvement lorsqu’on allume la PocketCHIP ou qu’on la branche sur le courant, aucun indicateur ne nous signale, quand elle est éteinte, le niveau de la batterie et si le chargement est terminé… Et puis il s’agit avant tout d’un PC, et son démarrage est certes plus court que celui d’un ordinateur de bureau, mais bien plus long que celui de n’importe quelle console portable, d’où la présence judicieuse d’un mode veille pour économiser les batteries sans avoir à attendre qu’elle démarre.

Les écouteurs, comme le crayon, ne sont pas inclus !

Les écouteurs, comme le crayon, ne sont pas inclus !

En revanche, une fois lancée, la machine est relativement facile d’utilisation, avec la présence d’un didacticiel (désactivable), et des menus pour la plupart simples et clairs. Configurer le WiFi est ainsi extrêmement simple, mais le mot de passe étant forcément crypté, l’opération peut s’avérer délicate s’il est très long… Le menu principal offre lui six applications ; nous reviendrons plus en détail sur Play Pico-8, contrairement à Make Music, un soundtracker appelé SunVox et qui n’est hélas pas forcément simple à maîtriser. Browse Files permet d’explorer les fichiers en mémoire ou sur un support de stockage connecté en USB, tandis que Get Help donne accès à cette page d’aide même hors ligne, et Write sert à taper de simple notes, mais aussi à programmer car l’application gère les indentations et la numérotation des lignes. Enfin, Terminal donne comme son nom l’indique accès à un terminal Linux classique, par lequel il faudra impérativement passer pour installer de nouveaux programmes… Ce sera notamment le cas si vous souhaitez utiliser la console comme émulateur ; ScummVM tourne à merveille paraît-il. Mais les accrocs à Netflix seront déçus d’apprendre que Silverlight n’est hélas pas compatible.

Mais avant d’aborder Pico-8, il faut quand même parler du principal défaut de la PocketCHIP ; c’est sans doute la portable la moins ergonomique de l’Histoire du jeu vidéo… À la rigueur, son écran résistif ne pose pas vraiment de problème. Il est suffisamment sensible comme celui des consoles récentes de Nintendo, et donc assez réactif même lorsque l’on utilise ses doigts, et il y a moins de risques de fausses manœuvres qu’avec un smartphone ou une tablette. Non, c’est vraiment le clavier QWERTY qui laisse à désirer, avec des touches qui s’enfoncent à peine – heureusement qu’elles cliquent bruyamment quand on appuie dessus. Next Thing Co a cru bon d’isoler quatre touches de direction, mais il est vraiment délicat d’appuyer sur deux boutons en même temps pour se diriger en diagonale – ou pour les jeux où l’on saute avec haut – et la prise en main se révèle vite fatigante pour les jeux d’action, tout de même très représentés. Il est en théorie possible de connecter un clavier, une souris ou une manette en Bluetooth ou en USB, mais ce n’est pas simple, peut poser des problèmes d’alimentation et perd le côté « portable » de la machine. Si vous avez une imprimante 3D, il existe toutefois une solution plus efficace.

Inquiétez-vous, c'est encore moins ergonomique que ça en a l'air...

Inquiétez-vous, c’est encore moins ergonomique que ça en a l’air…

Il faut dire que Pico-8 a été conçu à l’origine par Lexaloffle Games pour être utilisée sur un PC. Le kit de développement s’acquiert à $14.99, mais on peut jouer gratuitement à tous les jeux depuis un simple navigateur web à cette adresse ; seul le clavier semble être toutefois utilisable de cette manière. L’application est donc intégrée à la PocketCHIP, et c’est d’ailleurs uniquement elle qui justifie l’existence du WiFi pour pouvoir explorer le catalogue déjà impressionnant de titres créés par la communauté, via la composante Splore. Les jeux y sont classés dans différentes catégories : les nouveautés, les plus populaires, les jeux en cours de développement, etc. Et on peut en ajouter à ses Favoris pour pouvoir s’y adonner ensuite même hors connexion. Lancer et jouer à un jeu est ainsi relativement simple, même si beaucoup de développeurs se contentent d’indiquer les touches pour claviers de PC, alors que seuls « 0 » et « = » sont utilisés sur PocketCHIP – il est cependant possible de le configurer. Et puisque nous créons beaucoup  de nos sélections de freeware indé grâce au site Indie Retro News, et que celui-ci pioche surtout ces derniers temps dans les jeux de la Pico-8, nous lui consacrerons très bientôt une sélection.

Nous allons néanmoins évoquer rapidement quelques titres placés par défaut en Favoris, ou directement dans la mémoire de la console. On a même déjà eu l’occasion d’évoquer le célèbre Celeste, qui apparaît carrément dans le didacticiel de Pico-8 sur la machine. Hélas, si l’on comprend que le jeu de Matt Thorson soit populaire, son gameplay de plateforme masocore le rend justement presque injouable sur la PocketCHIP… Les trois autres titres en Favoris sont en revanche plus maniables, quoique Hug Arena, un « kiss ’em up » en arène, fonctionnerait mieux au stick analogique. On le doit à Benjamin Soulé (Serpentes), un développeur très actif sur la plateforme et qui a d’ailleurs également signé Tower of Archeos, un Candy Crush dans un univers d’heroic fantasy. Enfin, Frog Home est un très bref jeu d’aventure parodique. Étrangement, d’autres jeux se cachent dans la section représentée par une icône de dossier, bien qu’ils soient introuvables via l’explorateur de fichiers… Et il y a notamment l’excellent Pico Racer, un clone minimaliste de Minecraft, et divers démos techniques voire démos tout court… Car la machine se révèle bien plus puissante que ses gros pixels ne le laissent paraître.

Pico Racer est à la fois l'un des jeux les plus maniables et les plus impressionnants

Pico Racer est à la fois l’un des jeux les plus maniables et les plus impressionnants

Il faut dire que la Pico-8 est une console fictive, sans architecture vraiment définie, et qui impose uniquement des restrictions de résolution (128×128), de palette (16 couleurs), de sprites (128 sprites de 8×8 pixels), de taille mémoire (32 Ko) et même de contrôles (six boutons). Ces capacités la placent a priori en dessous de beaucoup de consoles 8-bit de salon, avec une résolution même inférieure à celle de la première Game Boy (160×144) ! C’est ce qui explique ce rendu minimaliste composé de gros pixels, qui se révèle totalement anachronique avec la puissance de calcul permise par un navigateur web ou par la PocketCHIP – dotée d’un processeur à 1GHz et de 512Mo de RAM pour rappel… On obtient donc des jeux finalement plus proches de la mouvance néorétro « postmoderne », d’un côté très pixelisés mais aussi extrêmement fluides, parfois en 3D ou truffés d’effets de particules, comme les flocons de neige de Celeste. En un sens, c’est sans doute moins frustrant pour les game designers en herbe, qui pourront davantage laisser libre court à leur imagination. Les développeurs homebrew, habitués à jongler avec des restrictions autrement plus sévères, trouveront l’expérience moins authentique.

Car Pico-8, c’est avant tout un kit de développement de jeux. Celui-ci se compose de cinq éditeurs, qui servent respectivement à programmer (en Lua, un langage proche du C), à dessiner des sprites (de 8×8 pixels, donc), à concevoir son level design, à créer des effets sonores et enfin à composer des musiques. On passe d’un éditeur à l’autre en cliquant simplement sur l’icône correspondante, même si je conseille plutôt l’utilisation de Alt et gauche et droite, le tactile ayant du mal avec les bords de l’écran. L’ensemble s’accède en appuyant sur Esc à partir de la « console », le terminal intégré à Pico-8, mais l’application nous encourage plutôt à accéder à l’éditeur après avoir lancé un jeu, et donc à le modifier plutôt qu’à en créer un de toute pièce. C’est sans doute là l’un des aspects les plus pédagogiques de cette initiative ; non seulement on peut étudier le code et toutes les composantes des jeux créés par des développeurs parfois chevronnés, mais un graphiste pourra se contenter de modifier l’apparence d’un jeu qu’il aime bien, tandis qu’un programmeur pourra réutiliser des sprites qu’il n’aurait pas été capable de produire lui-même… Il est bien sûr recommandé de créer une copie du jeu original au préalable.

Les cinq éditeurs de Pico-8

Les cinq éditeurs de Pico-8 (l’éditeur de map est ici sélectionné)

Mais vous l’aurez compris, la PocketCHIP ne trouve son intérêt que si l’on est prêt à mettre la main à la pâte. Outre le fait qu’elle soit démontable, la console peut accueillir de nombreuses extensions via son port USB comme on l’a déjà signalé. J’ai pu par exemple y brancher une clé USB, explorer son contenu et même visionner un fichier pdf – même si pour le coup, l’écran réduit et résistif n’est pas très adapté… Mais le lecteur de musique ne fonctionne hélas pas – du moins pas avec des fichiers mp3 – et il est impossible de regarder une vidéo sans installer au préalable un logiciel dédié, ce qui demande donc de passer par le Terminal. De même, connecter un appareil en Bluetooth n’est possible que si l’accessoire est reconnu par la distribution Debian de Linux. Mais avec un peu de ténacité, (presque) tout est possible dans l’absolu, surtout pour les plus imaginatifs qui ont déjà créé un casque de réalité virtuelle, PockulusCHIP, qui permet du coup de s’adonner au Virtual Boy – et en réalité pas à grand-chose d’autre vu la résolution. Mais en plus de l’installation de l’émulateur, il faudra donc imprimer l’accessoire lui-même en 3D, ce qui fait tout de même un certain investissement pour ce qui a été à l’origine un poisson d’avril !

Bref, c’est une portable qui ne s’adresse pas tant à ceux qui aiment jouer qu’à ceux qui aiment créer, mais on peut regretter que Next Thing Co n’ait pas vu les choses en un peu plus grand. Car, même si le but était de proposer une console bon marché, à l’image du PC à $9 qu’elle abrite, la PocketCHIP aurait pu assez facilement s’adresser à un public plus large. Une vraie croix directionnelle, au hasard, aurait rendu le jeu plus agréable, et ceux qui ne souhaitent pas créer auraient pu quand même profiter d’une petite console néorétro offrant une belle sélection de freeware. Et puis, quitte à avoir une machine qui gère le WiFi, il est dommage de ne pas avoir intégré au moins un navigateur web, et une appli pour regarder de la vidéo ou écouter de la musique typiquement. Certes, la plupart des gens ont sans doute mieux (portable, tablette ou même un simple smartphone) pour cela mais après tout, la 3DS, qui propose pourtant une résolution inférieure (400×240 contre 480×270), offre un navigateur web, YouTube et Cie. Néanmoins, en plus de séduire les as de la bidouille, la PocketCHIP pourra également constituer une excellente idée cadeau pour un game designer en herbe, si possible amateur de néorétro.

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