ÉDITO : Peut-on adapter le jeu vidéo au cinéma ?

WarCraft (2016)

Au moins sur le plan technique, WarCraft (2016) met la barre très en haut en matière d’adaptation de jeux vidéo

Après un dossier consacré à la controversée Coleco Chameleon, je voulais revenir à des sujets plus généraux comme le pixelart, mais j’avais l’impression d’en avoir fait le tour… Alors quitte à boucler la boucle, autant revenir au thème de mon tout premier édito, dédié à Heavy Rain et à l’influence parfois difficile à digérer pour les créateurs du cinéma sur le jeu vidéo. Mais je ne vais pas revenir sur David Cage et, d’ailleurs, je vais cette fois aborder le problème inverse, celui, nettement moins répandu cela dit, des adaptions de jeux vidéo au cinéma. Car bien que je fasse souvent référence au septième art dans mes éditos, je n’avais jamais traité cette question de front, attendant sans doute un éventuel podcast – on sait que vous les attendez aussi ! – pour le faire. Et puis on a parfois l’impression qu’il n’y a pas vraiment de débat, tant la plupart des films inspirés de jeux vidéo sont critiqués aussi bien par la presse que par le public, joueurs compris. Et pourtant, Hollywood continue d’essayer, avec les sorties récentes de WarCraft et d’Angry Birds, et la confirmation du projet fou d’un thriller de science-fiction basé sur Tetris – et même d’une trilogie ! Mais avant de se demander comment adapter ça, il faut comprendre pourquoi.

Pour les films comme pour les jeux vidéo, les joueurs font souvent preuve de naïveté, voire d’égocentrisme. Mais pourquoi Nintendo ne fait pas un nouveau F-Zero ? Pourquoi SEGA ne fait pas Shenmue III ? Parce que. Ce n’est pas parce que vous ou même des centaines de fans vous jetteriez dessus que de tels projets sont viables économiquement. Les éditeurs comme les majors hollywoodiennes ne sont pas des organismes caritatifs. Mais lorsqu’un jeu vidéo est adapté en film, les réalisateurs et les producteurs ne font pas tout leur possible pour trahir le matériau original ; il ne faut pas faire preuve de paranoïa non plus. Après tout, plus le film est réussi, ou du moins plaît au public, et plus il rapportera d’argent. Mais là où dans le cas d’une création originale, il faut tout faire pour inciter les spectateurs à aller voir quelque chose qu’ils ne connaissent pas, une licence, quelle qu’elle soit, est toujours rassurante et garantit un public minimum de curieux. C’est pour ça que l’on a droit, ces temps-ci, a énormément de remakes et d’adaptations de bestsellers, de jeux vidéo ou même de jeux de société ; on sait que les fans iront au moins le voir pour vérifier la fidélité à l’œuvre d’origine. Et s’ils sont déçus, tant pis !

Les Mondes de Ralph (2012)

Les Mondes de Ralph (2012) n’est pas l’adaptation d’un jeu vidéo, mais aborde le médium de manière réussie

Certes, ils iront sans doute crier sur tous les toits que c’est raté, et de ce point de vue les réseaux sociaux peuvent contribuer à très vite donner mauvaise réputation à un film, avant même sa sortie. Mais ils auront déjà, pour la plupart d’entre eux, payé leur ticket… Cela étant, encore une fois, il ne faut pas caricaturer et il est évident que les producteurs aimeraient éviter ce type de situation. Et il faut reconnaître qu’ils font pas mal d’efforts. Certains ont par exemple compris que si le nom d’un jeu vidéo éveille la curiosité, on n’est pas forcément obligé de l’adapter, mais tout simplement de faire un film sur sa genèse, comme le récent téléfilm sur Grand Theft Auto, et le projet consacré à Tetris – à ne pas confondre avec la trilogie évoquée en introduction, donc. Et puis il y a également des films qui parlent de jeux vidéo sans en adapter un en particulier. C’était déjà le cas de Tron et de WarGames, et on en a eu un exemple très réussi avec Les Mondes de Ralph en 2012, qui a hélas inspiré des films bien moins convaincants comme Pixels. Mais on ne peut pas réussir à tous les coups, et il serait injuste de condamner une démarche sur la base d’un échec… Bon, c’est vrai qu’en matière d’adaptations de jeux vidéo, il y en a eu un peu plus !…

Il faut dire que le jeu vidéo souffre d’un malentendu, très répandu chez ceux qui n’y jouent pas et se contentent de voir l’évolution des graphismes d’une génération à l’autre. On ne peut pas dire qu’un jeu vidéo se résume à son gameplay car, à l’instar de toute forme d’expression, c’est un ensemble qui recherche une adéquation entre la forme et le fond. L’aspect visuel (et sonore !) est fondamental – on parle bien de jeux vidéo – mais cela ne signifie pas pour autant qu’un jeu doit nécessairement arborer des graphismes détaillés ou réalistes ; tout dépend de l’univers, de la tonalité recherchée. Les lecteurs du Mag savent bien qu’un pixelart et de la chiptune vont souvent de pair avec un gameplay à l’ancienne, mais on peut aussi explorer d’autres voies en fonction de l’effet recherché… Ce qui est certain en revanche, c’est que le gameplay est une particularité propre au jeu vidéo. Un jeu peut inclure des séquences relevant de l’art cinématographique, mais un film traditionnel ne peut pas en cas offrir d’élément interactif. De ce fait, aucun film ne peut prétendre retranscrire ce qui fait un grand jeu. On peut au mieux recréer certaines sensations ou évoquer certaines mécaniques, mais pas reproduire ce qui fait l’intérêt principal d’un jeu vidéo.

GoldenEye 007 (Nintendo 64)

GoldenEye 007 est considéré comme l’une des rares bonnes adaptations dans l’autre sens ; quelle leçon en tirer ?

Dans ce cas, quel est l’intérêt d’adapter un jeu vidéo ? Comme on l’a déjà dit, cela a surtout été fait jusqu’à présent pour les mêmes raisons que l’on crée un produit sous licence : proposer quelque chose d’identifiable au public. Mais il faut bien quelque chose pour motiver les scénaristes, les réalisateurs et les acteurs, et la seule chose que le cinéma peut retranscrire, sinon le gameplay d’un jeu, c’est son univers visuel et sonore. Autrement dit, adapter un jeu vidéo est surtout pertinent s’il présente un univers et/ou des personnages se prêtant bien à un film, donc tout sauf Tetris… En fait, il ne faut pas penser l’adaptation comme un simple produit dérivé du jeu, mais comme une création à part entière appartenant à la même licence. Une bonne adaptation devrait même donner l’impression que c’est le jeu vidéo qui est tiré du film ! Comme on l’évoquait dans notre dernier podcast, il y a beaucoup plus de morts dans GoldenEye 007 sur Nintendo 64 que dans le film, bien que Pierce Brosnan soit l’interprète de James Bond ayant le plus tué à l’écran, en grande partie à cause du film de 1995. Eh bien à l’inverse, une adaptation de jeu vidéo au cinéma devrait logiquement être nettement moins portée sur l’action.

En effet, même les films d’action les plus jubilatoires ne parviendront jamais à retranscrire la sensation d’être le héros comme le fait un jeu vidéo. En revanche, le cinéma est plus à l’aise dans d’autres registres, notamment les sentiments et les relations. Bien entendu, certains jeux se montrent très habiles pour aborder certains sujets complexes comme l’identité, ou certaines sensations comme la claustrophobie. C’est finalement aux créateurs de choisir le médium le plus adapté pour exprimer leurs idées à leurs manières… Abordons quelques exemples de films pour voir ce qui fonctionne ou pas, et pourquoi. À tout seigneur tout honneur, commençons par Super Mario Bros. (1993). Certes, le classique de Nintendo brille surtout par son gameplay, mais il présente un univers riche et plus intéressant qu’il n’y paraît. Mais celui-ci est relativement abstrait, parfois brechtien (le troisième volet se déroule sur une scène de théâtre), et se prête donc clairement plus à un film d’animation qu’à un long-métrage live. Or aussi délirant soit-il, le film transcrit de manière trop prosaïque certains éléments comme Yoshi et les champignons. Les scénaristes se sont sans doute creusé la tête, mais ça n’aurait de toute façon jamais suffi.

Super Mario Bros. (réal : Rocky Morton & Annabel Jankel, 1993)

Le film Super Mario Bros. (1993) est l’un des pires souvenirs du regretté Bob Hoskins

On retrouve le même problème avec Street Fighter – L’ultime combat (1994), les personnages étant trop stéréotypés et délirants pour fonctionner en live ; le film d’animation sorti la même année est d’ailleurs réussi, lui. Et sans surprise, le film Mortal Kombat (1995) fonctionne également mieux, puisque le jeu d’origine est directement inspiré du cinéma (Kickboxer, Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin, etc.). De plus, le réalisateur Paul W.S. Anderson a eu la bonne idée de transformer cette adaptation en semi-remake d’Opération Dragon (1973), un film d’arts martiaux renommé et déjà basé sur un tournoi. Faisons à présent un tarif de groupe aux films d’Uwe Boll, qui ont tous le même problème finalement. Le réalisateur allemand aurait clairement rêvé de faire Matrix, or le film des (désormais) sœurs Wachowski emprunte certains codes des jeux vidéo. Il met donc la main sur toutes les licences disponibles et les matrixise – comprenez qu’il multiplie les combats au ralenti – dans l’espoir que ça plaise aux kids. D’ailleurs, quand on lui reproche son manque de subtilité, comme avec l’horrible Auschwitz (2011), il prend toujours comme prétexte qu’il s’adapte aux jeunes d’aujourd’hui…

Hélas pour lui, non seulement ces derniers n’apprécient pas qu’on insulte leur intelligence, mais ils n’aiment pas non plus qu’on ne respecte pas leurs jeux préférés. Ils peuvent d’ailleurs se montrer assez impitoyables, comme avec Silent Hill (2006). Le long-métrage de Christophe Gans est quand même souvent cité parmi les adaptations les plus réussies, la presse ayant salué son ambition visuelle, sans toujours comprendre son scénario. Or, les puristes lui reprochent souvent d’avoir mélangé ensemble des éléments de différents épisodes, même si on peut comprendre que le réalisateur ait voulu offrir une histoire un minimum inédite tant qu’à faire, plutôt que de proposer le simple décalque d’un seul volet. Au final, l’adaptation qui fait le plus l’unanimité est probablement Prince of Persia : Les Sables du temps (2010). Or non seulement il a lui aussi bénéficié d’un budget confortable – les univers de jeux vidéo n’étant pas les moins coûteux à concrétiser – mais il compte parmi ses scénariste notre membre d’honneur Jordan Mechner lui-même, créateur du jeu original et qui maîtrise aussi bien le langage cinématographique que celui du jeu vidéo. Ce n’est certes pas un chef d’œuvre mais un film d’aventure très efficace.

Prince of Persia : Les Sables du Temps (réal : Mike Newell, 2010)

Prince of Persia : Les Sables du Temps (réal : Mike Newell, 2010)

Et Assassin’s Creed semble également sur la même voie, lui aussi porté par un acteur bankable, et surtout monté par un studio dédié d’Ubisoft. Cela n’a tout de même pas empêché certains de déjà débattre de l’apparence de l’Animus, comme si cela pouvait totalement gâcher l’expérience… Même s’il est peu probable que le jeu vidéo donne naissance à beaucoup de chefs d’œuvre au cinéma, dans la mesure où la démarche est en générale plus commerciale que personnelle, les producteurs semblent avoir bien compris que les joueurs constituent un public exigeant. Et surtout que les univers des jeux vidéo, abordant souvent la science-fiction et l’heroic fantasy, peuvent difficilement se contenter du budget d’une série Z. On vient encore de le constater avec WarCraft, énorme blockbuster aux effets spéciaux à la pointe de ce que permet l’image de synthèse. Pourtant, les premiers avis sont étonnamment contrastés, et varient aussi bien chez les inconditionnels que les profanes. Et il est difficile d’analyser ces commentaires à une époque où la mode est aux avis tranchés : les films sont soit géniaux, soit « ils n’existent pas ». Pour ma part, j’avoue m’être un peu ennuyé, mais je ne suis pas très fan d’heroic fantasy.

La direction artistique n’en reste pas moins très soignée, et les orcs plus vrais que nature. Il y a un peu trop de vert fluo à mon goût et je ne suis pas client de certains designs (les elfes), mais tout cela est tributaire des jeux originaux auquels le film me semble visuellement très fidèle… Cependant, même si un jeu vidéo laisse moins de place à l’imagination qu’un livre, chaque joueur a sa propre vision de l’univers, et peut être frustré si le film ne correspond pas à la sienne. En ce qui me concerne, étant plus familier de Warhammer (40,000), j’aime mes orcs bien bêtes et plus rigolos. Or il est évident que le réalisateur Duncan Jones a voulu leur donner la part belle, communiquant plutôt les valeurs de paix et de tolérance, bien que ce soit souvent contraire à ce qu’il se passe dans un jeu ! On peut aussi trouver que c’est fait de manière maladroite car, en guise de romance entre les deux espèces, on en a une entre un humain et une sorte d’hybride… Or c’est quand même plus facile d’accepter les différences face à la sublime Paula Patton, qui porte juste un fond de teint verdâtre, des lentilles, des oreilles pointues et un dentier pour nous rappeler qu’elle n’est pas humaine – quoique ça pourrait très bien être une cosplayeuse !

Paula Patton dans WarCraft (2016)

Les orcs envahissent le royaume d’Azeroth ! Il ne faut surtout pas les laisser, heu… Bonjour, Madame !

Il est quand même important de préciser que ce n’est pas une invention du film et qu’il existe bien une Garona hybride dans l’univers de WarCraft, et qu’elle n’est d’ailleurs pas à moitié humaine en réalité… Mais on imagine assez bien quelles raisons marketing ont incité Blizzard a créer ce genre de personnage sexy et, dans le film, cela revient un peu à faire un plaidoyer contre le racisme avec une histoire d’amour entre un blanc et une métisse très pâle !… On pourra toutefois me reprocher d’aller chercher trop loin et on aura raison ; mais le fait de se poser ces questions signifie que j’aborde ce film comme n’importe quel blockbuster, voire comme n’importe quel long-métrage. Et c’est déjà un énorme pas en avant. Jusque-là, on voyait plutôt les adaptations de jeux vidéo en sachant d’avance qu’elles seraient catastrophiques, et on espérait seulement, au mieux, se marrer un bon coup grâce aux moments les plus cheap et les plus navrants… Le film de Duncan Jones, et quelques autres avant lui, confirment au moins qu’il n’est pas insensé de vouloir adapter un jeu vidéo. Mais ce sera toujours difficile de réaliser une œuvre qui plaise autant au grand public qu’aux fans invétérés, rarement assez nombreux pour assurer un succès.

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