ÉDITO : L’IA est-elle aussi en train de ruiner la scène homebrew ?

Capture d'écran fictive d'un jeu 2D aux graphismes 16-bit créée par une IA
Cette image est tirée d’une discussion sur AtariAge et n’a en aucun cas été créée pour cet article

Pile un an après mon dernier édito, il était redevenu urgent d’en proposer un autre mais cette fois j’avais deux idées en tête. Cependant, aussi fou que cela puisse paraître, j’hésite énormément à publier un texte sur le modding car je crains qu’il soit trop mal compris – et pourtant, on ne peut pas dire que l’IA soit un sujet qui fasse l’unanimité. Et que ce soit d’emblée clair ; comme tous mes éditos, celui-ci ne reflète que mon opinion personnelle et pas celle de l’association (à supposer qu’elle existe puisqu’elle est constituée de très nombreux membres aux idées parfois divergentes). À titre personnel, je suis opposé à l’IA générative, bien que je sois prêt à admettre qu’elle puisse parfois se rendre utile. D’ailleurs, ce n’est pas tant le pillage d’artistes et d’auteurs qui me gêne, puisque ces derniers se sont toujours plus ou moins copiés entre eux (quoique de manière moins directe bien sûr), que la consommation excessive d’énergie et d’eau – j’y reviendrai – entre autres conséquences désastreuses : inflation, licenciements, etc. En outre, même si je m’efforce, souvent en vain hélas, de convaincre autour de moi, je ne vais pas jusqu’à boycotter les utilisateurs hélas trop nombreux de l’IA ; si je le faisais pour mes bilans d’émissions typiquement, ils seraient bien vides… Par ailleurs, je n’ai rien contre l’IA en soi, qui a des utilisations plutôt bienvenues dans la médecine en particulier, mais bien contre l’IA générative, sorte de chatbot glorifié qui consomme énormément d’énergie pour débiter des âneries ou générer des images et des vidéos souvent bien laides.

On constate du reste un sacré retour de bâton depuis quelque temps. Outre le fait que l’IA coûte pour l’instant beaucoup plus d’argent qu’elle n’en rapporte, les consommateurs commencent de plus en plus à rejeter l’IA, que ce soit au cinéma ou dans les jeux vidéo, surtout que beaucoup commencent à prendre conscience de certaines conséquences indirectes comme le prix de la fameuse Steam Machine… Mais, dans le cas des jeux, encore faut-il que les développeurs l’admettent, ou que tout simplement cela se voit. C’est pourquoi c’est surtout son utilisation pour les graphismes qui est critiquée. On a notamment eu les exemples du bad buzz entourant Tomb Raider: Legacy of Atlantis et Crazy Taxi: World Tour au récent Summer Game Fest. Or il est intéressant de noter que, dans les deux cas, les développeurs ont cherché à se dédouaner en expliquant que l’IA était uniquement employée pour des graphismes temporaires ou pour prototyper, et qu’il n’y en aurait donc pas (a priori) dans le résultat final. Or si l’on considère que l’IA pose avant tout un problème écologique, le fait même de l’employer, temporairement ou « pour s’amuser » (comme souvent dans le homebrew) reste problématique. Ainsi, depuis quelque temps, on voit de plus en plus de studios assurer qu’ils n’utilisent pas l’IA, au point d’en devenir un argument marketing, y compris dans le rétro avec Bitmap Bureau par exemple, dans le homebrew ou même les développeurs du fameux Palworld – assez hypocrite quand leurs graphistes se sont fortement inspirés du travail d’autrui…

Wallop The Wallaby (Mega Drive)
Wallop The Wallaby, un futur homebrew Mega Drive garanti sans IA

Mais quid de la programmation ? La majeure partie du bad buzz qui touche l’utilisation de l’IA dans les jeux provient des disclaimers désormais obligatoires sur Steam. Or bien que je parcours les nouveautés toujours plus nombreuses chaque matin, je n’ai évidemment pas le temps de lire tout ça mais quand je tombe sur le paragraphe concerné, je suis surpris de n’avoir jamais vu de mention de l’utilisation de l’IA pour la programmation. Or je me demande sincèrement si l’on peut se fier à ces textes, quand je vois par exemple ce jeu, Mob Marathon, dont les développeurs prétendent que seule une partie de la musique a été générée par IA alors que le pixelart, à la fois très détaillé mais totalement disparate d’un sprite à l’autre, est incroyablement suspect à mon humble avis… Sauf que, malheureusement (ou pas suivant le point de vue), utiliser l’IA pour coder ne se voit pas dans le résultat final, et rien n’empêche les développeurs de mentir à ce sujet. Or Claude en particulier a fait d’énormes progrès, et c’est donc d’autant plus tentant que les programmeurs sont en général assez flemmards. J’ai moi-même une formation d’ingénieur en informatique et ce n’est pas un reproche, au contraire, car je pense que c’est cette flemme qui permet bien souvent aux ingénieurs de trouver des solutions élégantes. Et comme on a souvent besoin des mêmes algorithmes basiques, on peut se dire que ça permet de gagner du temps de confier ces tâches ingrates à une IA.

Mais un bon programmeur voudra évidemment gérer les questions délicates lui-même. J’ai eu par exemple l’occasion d’échanger avec un développeur polonais totalement convaincu par l’IA. Or d’un côté, il m’affirmait qu’il lui semblait indispensable de l’employer pour un projet (homebrew) qui prendrait trop de son temps libre sinon mais, d’un autre côté, il admettait lui-même que l’IA faisait perdre un peu de la « poésie » des programmes. Car il fait partie des gens qui considèrent que les programmeurs sont des artistes, et qu’au même titre que les graphistes, ils peuvent préférer faire les choses eux-mêmes. D’ailleurs, honnêtement, je doute que beaucoup de graphistes professionnels laissent leur amour-propre de côté pour confier à l’IA le soin de tout créer à leur place. Elle est surtout utilisée par des gens qui n’ont pas les compétences pour, comme par exemple des YouTubeurs qui ont besoin de vignettes pour leurs vidéos (même si l’on peut parfois se demander comment ils faisaient avant). Et l’on touche ici au vrai problème éthique : les plus gros apologues de l’IA sont souvent des techbros sans talent, et qui ont tout d’un coup l’impression d’être des génies n’ayant plus besoin de payer personne. Ironiquement, certains d’entre eux commencent à se plaindre de se faire voler leurs prompts – c’est franchement l’hôpital qui se fout de la charité…

Je regrette beaucoup les vignettes sans IA de Michel qui étaient souvent plus marrantes

Mais venons-en au homebrew. Cela peut paraître contre-intuitif d’utiliser l’IA pour un jeu de ce type, car s’il y a bien un domaine de la programmation où les gens codent pour le plaisir, c’est bien celui-là. En tout cas pas pour l’argent… Seulement voilà, quand ils n’ont tout simplement pas été contraints par leur hiérarchie de l’employer, il semble que presque tous les programmeurs se soient penchés sur l’IA par curiosité ; chaque semaine il y a au moins un nouveau sujet sur AtariAge d’un jeu créé avec l’aide de l’IA « pour le fun » ou « pour tester » histoire de se dédouaner, même si ça ne change pas grand-chose dans les faits. Or même si l’IA continue de produire des choses bien bizarres (cf. la vidéo assez flippante de Michel Louvet ci-dessus), cela semble justement pousser certains à vouloir obtenir mieux, à réfléchir à un meilleur prompt, etc. En outre, je rappelle souvent à ceux qui se demandent pourquoi il y a tant de portages dans le monde du homebrew que la très grande majorité des jeux sont développés en solo, donc par des programmeurs qui n’ont pas forcément de compétences de graphistes et de game designers. Ainsi, l’IA peut les aider dans ces domaines et l’on a d’ailleurs rapidement vu fleurir des fausses étiquettes de cartouches bien moches, quand bien même ce n’est vraiment pas l’étape prioritaire dans la création d’un jeu. Mais là où ça devient inquiétant, c’est que l’on commence à voir des créateurs en herbe utiliser l’IA parce qu’ils ne savent pas programmer, et ils viennent appeler à l’aide quand ça ne marche pas.

À ce sujet, si vous avez (beaucoup) de temps devant vous, on vous conseille la lecture à la fois pathétique et hilarante d’un sujet dédié à l’utilisation de l’IA pour créer des jeux Jaguar (et même Atari 2600) sur AtariAge. Si son auteur a de manière évidente un certain retard intellectuel, il est intéressant de voir comment il se persuade que sa théorie est bonne parce que plusieurs IA semblent la confirmer à tour de rôle, renchérissant même sur son charabia pseudo-technique, alors que les agents sont programmés pour aller dans le sens de l’utilisateur. Et bien entendu, il a systématiquement refusé de poser aux IA des questions qui fâchent ou même de tester sa théorie, car il sait sûrement au fond de lui que ça ne marchera jamais. Mais il est bien plus confortable d’accuser les autres de vouloir le dénigrer – excuse habituelle des apologues de l’IA générative.

Entre des mains plus expertes, l’IA peut sans doute accélérer (voire « industrialiser » hélas) le travail. Cela dit, la plupart des études et retours montrent que pour le moment, le gain n’est pas si grand, car une partie du temps gagné est perdu à vérifier et corriger les erreurs… Néanmoins, depuis quelque temps on voit se multiplier les conversions, parfois simultanées de plusieurs jeux d’un même hardware sur un autre, et vous avez peut-être remarqué aussi l’explosion des décompilations et autres portages natifs sur PC… Je me demande d’ailleurs si un site anti-IA comme Time Extension a arrêté de les couvrir uniquement parce qu’il y en a trop, ou parce qu’ils avaient des doutes sur les méthodes employées… Et l’on peut se demander si c’est bien utile, quand des développeurs comme Jean-François « JOTD » Fabre ou Lawrence « Cyrano Jones » Staveley les multiplient déjà, à l’ancienne, sur Amiga et Jaguar respectivement. Mais bien entendu, ils ne peuvent pas être partout et les joueurs ne semblent jamais rassasiés… On a aussi vu récemment l’IA être utilisée de plus en plus pour les patches de traduction or, si l’on peut comprendre que ça soit tentant quand certains projets prennent de nombreuses années et que leurs auteurs ne sont pas rémunérés, c’est de plus en plus mal vu au point que certaines plateformes retirent les patches.

Deux fausses captures d'écran baptisées "Parallax Jungle", l'une censée tourner sur NeoGeo, l'autre sur Atari 2600
Le gros souci avec l’IA en matière de homebrew est qu’elle a souvent une méconnaissance profonde des capacités des machines rétro

Pour avoir pris part à plusieurs débats sur l’IA, notamment sur AtariAge, on en revient souvent au mêmes arguments de la part de ses défenseurs, cyniques ; l’IA est déjà là, il faut l’accepter et ne pas rater le train en marche. Or déjà, cela ne me semble pas si irréversible. Car oui, on me rétorque souvent qu’Internet consomme déjà beaucoup d’énergie, et les vêtements beaucoup trop d’eau. Et il est clairement trop tard pour arrêter d’utiliser l’un ou l’autre, même si l’on peut sûrement tous faire des efforts pour réduire notre consommation. Mais dans le cas de l’IA générative, personne ne l’utilisait il y a encore quelques années et ça ne manquait pas vraiment. Alors je peux bien imaginer que ça a comblé un vide pour certains qui y voient un vrai intérêt – je pensais moi-même que ça pouvait au moins être efficace pour synthétiser un grand nombre de documents dont la fiabilité est assurée, or même pour ça les résultats ne sont pas toujours concluants – mais on pourrait objectivement s’en passer bien plus facilement. En outre, quelqu’un a répliqué en assurant que l’IA ne représentait que 20% de l’énergie utilisée par Internet… Eh bien 20%, c’est déjà énorme pour une technologie finalement récente (et bien souvent utilisée pour des mèmes et des applications bien futiles), et pouvoir réduire notre consommation d’énergie de 20%, ce serait déjà pas si mal.

Quand j’ai commencé à réfléchir à cet édito, on n’était pas encore en pleine canicule. Alors bien évidemment, je n’accuse pas l’IA d’en être entièrement responsable, mais la situation nous rappelle que l’on doit urgemment réduire notre consommation d’énergie et d’eau, et l’IA n’aide vraiment pas. Bien sûr, on pourrait tous s’acheter des climatiseurs, mais cela va mécaniquement augmenter encore davantage notre consommation d’énergie, et les centrales nucléaires doivent parfois être mises à l’arrêt quand les températures deviennent trop élevées… En plus, on en arrive carrément à un point où les lobbys des data centers reconnaissent eux-mêmes que l’Europe devra choisir entre l’IA et atteindre ses objectifs sur le climat… Franchement, avec un tel ultimatum, on est sérieusement tenté de se demander qui pourrait bien choisir l’IA, hormis un fou. D’ailleurs, le chef de l’ONU n’a pas tardé à demander à ce que les acteurs du secteur soient transparents sur le coût climatique de l’IA, ce qui ressemble plus à une question rhétorique mais cela montre bien que la question commence à être prise très au sérieux, en espérant que cela ne soit pas trop tard. Car si l’augmentation délirante des prix des composants, les licenciements en masse ou les catastrophes climatiques ne parviennent pas à vous convaincre, je ne vois pas ce qui pourrait vous faire changer d’avis.

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